Chap 1 : L’éveil – épisode 5

Enfin bon, finalement, après de nombreux virages et quelques arrêts à des feux rouges, nous arrivâmes à un parking souterrain. A travers mon sac, je ne voyais rien à part la lumière des plafonniers mais je sentais que ma pimousse n’était pas loin – et par sentir, je veux dire que je percevais vraiment son odeur. Ensuite, comme vous devez déjà vous en douter, nous finîmes tous les deux, toujours séparés, dans des salles d’interrogatoire aux murs en béton gris, munies de caméras, d’un écran mural et d’un grand miroir sans tain. Et comme toujours, mis à part une table métallique et des chaises assorties, le tout vissé au sol, ces pièces étaient complètement vides. De ce fait, une fois qu’ils eurent attaché nos superbes entraves à nos chaises, ils nous laissèrent mariner tout seul, pendant un long moment – heureusement, on pouvait toujours papoter par télépathie. Puis, plusieurs personnes en costumes sombres – ils avaient dû avoir un prix de gros car on aurait dit qu’ils portaient tous le même modèle – vinrent tour à tour nous interroger, toujours sans prendre la peine de se présenter – franchement lassant surtout que leurs questions ne variaient pas beaucoup. En même temps, qu’ils se présentent ou pas n’avait pas grande importance puisque nous pouvions entendre leurs pensées. Par conséquent, non contents de se moquer d’eux plus qu’ouvertement, c’est nous qui en apprîmes un maximum sur eux, grâce à notre télépathie.

D’ailleurs, quelle ne fut pas notre surprise d’apprendre que ces braves gens nous surveillaient depuis l’incident avec les vampires. Et même s’ils nous avaient identifiés – oui, enfin, on ne se cachait pas vraiment, non plus –, ils avaient d’abord préféré nous observer quelques temps avant de nous interpeller. Dans ce cas, pourquoi maintenant me direz-vous ? Eh bien, simplement pour nous faire admettre nos capacités surnaturelles et la nature de nos relations avec les petits ʺ métalleux ʺ, rencontrés un peu plus tôt dans la soirée. Apparemment, nos ravisseurs appartenaient à une organisation intergouvernementale, nommée HECATE, qui surveillait, voire gérait, la cohabitation entre les humains et les créatures de légendes. Et s’ils s’intéressaient tant à nous, au-delà du fait que les vampires étaient ʺ allergiques ʺ à notre sang, c’était simplement parce qu’un de leurs indics leur avait affirmé que nous étions LA réponse à la crise à venir. Essayez donc de deviner de quel indic nous parlons ? Eh oui, du beau Luc, bien sûr. Le fameux Luc et son regard de braise – à la lumière du jour, il avait vraiment les yeux rouges – n’était finalement qu’un rat qui nous balança dès qu’il en eut l’occasion.

 

Voix flottante de Caysha : ʺ Pourquoi t’es si dur avec lui, tout d’un coup ? Il nous a sauvé la mise je ne saurais compter combien de fois. En plus, grâce à son intervention, on a enfin pu progresser efficacement. ʺ

Voix de Vinsen : ʺ Ça ne change rien au fait qu’il nous a balancés et qu’au début, on ne pouvait pas lui faire confiance. ʺ

Voix flottante de Caysha : ʺ Mais si on pouvait… Du moins, moi, je pouvais. ʺ

Voix de Vinsen : ʺ Oui, alors ça, rien que d’y repenser, ça m’énerve… Bon je continue. ʺ

 

Au bout du compte, cette nuit-là, nous sommes restés enfermés environ quatre heures, à répondre à leurs questions. Nous accordions nos réponses par télépathie, tout en sachant que nous n’étions séparés, au final, que par un simple mur. Enfin, ʺ répondre ʺ est un grand mot. Moi, je jouais les idiots et Caysha faisait comme si elle était sourde en plus d’être muette – surtout qu’avoir les mains attachées lui donnait une excellente excuse pour rechigner à utiliser le langage des signes. En bref, ils avaient beau nous vanter nos propres prouesses ʺ vampiristiques ʺ – photos à l’appui – et montrer qu’ils savaient presque tout de notre vie, leur petit manège et autres manipulations ne fonctionnaient pas le moins du monde. Franchement, essayez donc d’intimider un télépathe qui a, en plus, un ʺ petit ʺ passé de ʺ rebelle à la société ʺ. Après tout, compte-tenu de notre passif avec les abus d’autorité, on n’allait pas non plus se montrer coopératif face à des gens qui nous avaient littéralement kidnappés.

Enfin, quoi qu’il en soit, quand ils ont vu que nous les baladions et qu’aucune de leurs manœuvres ne portait ses fruits, ils nous enfermèrent, toujours séparés, dans de petites cellules capitonnées. Elles sentaient le moisi et les capitons originellement blancs tournaient vers le jaunâtre, en plus d’être maculés de toutes sortes de tâches dont je ne me hasarderais pas à spéculer sur la provenance. Par contre, le point positif c’est que comme elles étaient voisines, j’ai juste eu à faire un petit trou dans le mur entre ma femme et moi, pour pouvoir lui tenir la main – on est romantique ou on ne l’est pas. Par la suite, nos ravisseurs tentèrent une nouvelle tactique qui s’avéra, malheureusement pour eux, tout aussi inefficace que la première. En effet, Caysha ne sembla pas plus fatiguée que ça d’être privée de sommeil – oui, d’ailleurs, en quelques semaines, elle n’en eut plus besoin du tout. Quant à moi, j’ai une horloge biologique infaillible. Du coup, le fait de laisser la lumière aveuglante des plafonniers allumée non stop ou de débarquer à n’importe quelle heure pour nous arroser avec un jet d’eau superpuissant, tout en nous posant toujours les mêmes questions… ne réussit qu’à nous lasser profondément. En fait, nous, tant qu’ils ne s’en prenaient pas vraiment à nous physiquement, ça allait.

Ma pimousse me répétait sans cesse de garder mon calme et de ne pas montrer ce dont j’étais capable. Je faisais donc tout mon possible pour essayer de passer pour un homme normal, que nos ravisseurs se montrent brusques ou même agressifs – oui, enfin, mis à part quelques petits coups innocemment glissés ici et là, idem pour elle. Pour tout vous dire, j’évitais même de jouer avec ma capacité à contrôler les esprits faibles, pour ne pas me faire griller par la vidéo surveillance – alors que j’aurais pu m’amuser car nos geôliers n’étaient vraiment pas des lumières. Par contre, je dois avouer que dès qu’ils s’en prenaient à elle, j’avais toutes les peines du monde à rester tranquille et sans son soutien télépathique, j’aurais surement fait de très gros dégâts. Mais ma moitié me forçait à me rappeler que nous n’étions pas les seuls à qui nos ravisseurs pourraient s’en prendre. Ben oui, compte tenu de leurs moyens, nous n’avions pas d’autre choix, pour espérer protéger nos proches, que de coopérer. Même si, jusque-là, notre coopération se limita à ne pas faire trop de vagues.

Enfin bon, au bout de deux jours de détention à ce tarif, quatre commandos, vêtus des fameux treillis noirs et toujours armés jusqu’aux dents, vinrent me chercher et m’amenèrent dans une salle d’interrogatoire, où un homme d’une trentaine d’années, plutôt élégant, m’attendait. Il était grand, roux et portait un costume italien gris foncé. Il avait un style guindé à l’anglaise mais présentait un caractère très particulier : deux petites cornes torsadées sur le sommet du crâne, qui dépassaient de sa chevelure bouclée d’environ un demi centimètre. Et malgré tous mes efforts, je ne parvenais pas à percevoir ses pensées. Heureusement pour moi, j’entendais celles des gens qui se trouvaient derrière le miroir sans tain et surtout, celles de Caysha qui était tout aussi attentive que moi à la situation en cours. Comme à mon arrivée, mon escorte m’enchaîna alors à ma chaise puis, quitta la pièce. Et après quelques secondes de silence supplémentaires, à mettre ses papiers en ordre, le rouquin s’adressa finalement à moi en disant :

ʺ Mon nom est Alfred. ʺ

Tout en consultant ses notes, il poursuivit :

ʺ Vous, c’est Vinsen, n’est-ce pas ? Enchanté. J’ai vu vos exploits sur la vidéosurveillance du parking, impressionnants mais quelques peu amateurs.ʺ

Moi : ʺ J’ai bien progressé depuis. ʺ

Alfred : ʺ Oui, j’ai vu ça aussi. Grâce à la surveillance satellite que nous avons mis en place au dessus de votre maison. Cependant, malgré des recherches approfondies, nous n’avons pas réussi à déterminer dans quelle catégorie de monstres vous mettre, votre femme et vous. ʺ

Moi : ʺ Vous cherchez à me vexer pour que je m’énerve ? ʺ

Alfred : ʺ Non, si je voulais faire ça, je demanderais à mes hommes de maltraiter votre femme et de vous montrer la vidéo en direct. Vous voulez qu’on fasse ça, plutôt ? ʺ

Moi : ʺ Ce ne serait pas le choix le plus avisé. ʺ

Alfred : ʺ Peut-être mais assurément le plus efficace. Ecoutez, quoi que vous soyez, vous ne l’étiez pas en venant au monde. Nous avons vérifié vos antécédents et n’avons rien trouvé avant Montréal. Ce qui, pour être honnête, fait de vous un cas sans précédent. Je veux dire qu’habituellement, on naît avec des pouvoirs, ils ne nous apparaissent pas comme ça, du jour au lendemain. D’après nos infos, vous seriez ʺ les éternels ʺ mais au-delà d’un conte de fées, concrètement, vous êtes quoi ? ʺ

Moi : ʺ Attendez là, vous comptez sur moi pour vous éclairer ? Mauvaise pioche. Je vais vous dire ce que je dis et répète à vos amis depuis deux jours : ʺ Je ne suis qu’un vétérinaire un peu costaud et ma femme restaure des antiquités. Nous aimons nous balader la nuit et jouer les artificiers dans notre jardin. ʺ Point, fin de l’histoire. ʺ

Devant mon énième refus d’obtempérer, Alfred se leva alors doucement, sortît une petite télécommande de sa poche et alluma l’écran mural. Là, il me montra une vue satellite de mon jardin où l’on me voyait lancer des gerbes de glace sur un matelas ficelé autour d’une grosse poutre, pendant que Caysha jouait avec ses fameux petits dragons de flammes. Jusqu’alors, aucun de ses collègues n’avait pris la peine d’étayer ses questions avec autre chose que les photos du parking aux vampires. Ils avaient sans doute besoin de tester notre résistance. Mais bon, à la vue de ces images, j’ai simplement dit en souriant :

ʺ Je peux en avoir une copie ? J’aimerai montrer ça à mon beau-frère. ʺ

Alfred esquissa alors un sourire agacé et tout en s’asseyant de nouveau, me déclara, en me regardant droit dans les yeux :

ʺ Et si nous arrêtions les conneries une minute ? Je sais ce dont vous êtes capables. Je sais que vous pourriez briser ces menottes sans effort, malgré le fait qu’elles aient été spécialement conçues pour entraver un éléphant-garou, un soir de pleine lune. Ce que je veux savoir, en revanche, c’est ce que vous êtes, dans quel camp vous êtes et ce que vous savez exactement à propos du 18 juin prochain. ʺ

Moi : ʺ Whoua ! Vous en savez des choses, Môssieur ʺ Petites cornes ʺ. Ce que je sais moi, ʺ en revanche ʺ, c’est que j’ai des droits. Vous n’avez aucune raison de nous retenir, ma femme et moi. Et surtout, même si vous continuiez à nous harceler de questions, vous n’en apprendriez pas plus. Maintenant, je veux voir ma femme tout de suite sinon, je vais la chercher moi-même. ʺ

Cela faisait déjà plus de deux jours qu’ils nous retenaient et j’en avais franchement marre. Caysha pouvait se retenir de dormir mais moi, ça me rendait très irritable. Par ailleurs, il était hors de question qu’on dise quoi que ce soit à des gens qui concevaient des entraves pour éléphants-garous – au fait, combien y avait-t-il d’espèces de garous ? Sur ce coup-là, je me montrais aussi têtu que ma pimousse. Alfred se leva alors doucement et déclara d’un ton décidé :

ʺ Vous ne nous laissez pas le choix. Votre attitude me déçoit beaucoup car j’espérais que vous pourriez nous aider à empêcher une catastrophe mondiale. Enfin, même si nous ne pouvons vous retenir vous indéfiniment, nous pouvons toujours retenir votre femme et la mettre dans un endroit qui vous sera inaccessible. Son sang nous permettra au moins de lutter contre les vampires. ʺ

A ces mots, mon sang à moi n’a fait qu’un tour. J’ai alors brisé mes menottes, chopé Alfred d’un bond fulgurant et l’ai collé contre le mur en le tenant par le col :

ʺ Vous avez intérêt à m’amener ma femme maintenant ! Sinon, je brise tout ce qui se mettra en travers de ma route… ʺ

A ces mots, le rouquin cornu prononça une phrase dans un langage inconnu et je me suis retrouvé figé. Je ne pouvais plus bouger, comme pétrifié. Il se dégagea alors de ma prise et tout en réajustant son col, me répondit calmement :

ʺ Je ne suis peut-être pas aussi fort que vous mais en tant que demi-démon, j’ai quelques talents. Maintenant, laissez-moi vous dire une chose : notre organisation régule les populations surnaturelles depuis des siècles, aussi puissantes soient-elles. Nous n’en sommes pas à notre coup d’essai et même si, pour le moment, nous ignorons ce que vous êtes vraiment, nous trouverons bien un moyen de capitaliser votre présence en ces murs. A vous de voir, je vous laisse y réfléchir. ʺ

Sur ces dernières paroles, il frappa à la porte et demanda à ce qu’on me reconduise à ma cellule. Et quelques minutes plus tard, j’étais de nouveau dans mes ʺ quartiers ʺ, libre de mes mouvements. J’ai donc commenté cette discussion avec Caysha, qui avait tout entendu à travers moi :

ʺ Qu’est-ce que tu penses du dénommé Alfred et de sa volonté de ʺ capitaliser notre présence dans ses mursʺ. ʺ

Caysha : ʺ Il m’a l’air d’un gars intéressant, surtout que j’ai beau m’interroger, les démons ne sont pas censés pouvoir se reproduire en dehors de leur espèce. Je me demande donc ce qui a pu engendrer un demi-démon… ʺ

Moi : ʺ Et ton savoir universel ? Il est en panne ? ʺ

Caysha : ʺ Non, c’est juste que sur certains sujets, il a comme des blancs. Enfin, quoi qu’il en soit, il semble que ton Alfred et ses potes ignorent toujours ce dont nous sommes vraiment capables. Et il faudrait que ça reste comme ça, en attendant de savoir ce qu’ils peuvent faire pour nous. ʺ

Moi : ʺ J’ai peur que si nous restons là, ils essaient de tester plus que nos résistances psychologiques. ʺ

Caysha : ʺ Le problème Vinz, c’est que si nous leur échappons, je suis sûre qu’ils traqueront jusqu’au dernier membre de notre famille pour nous retrouver. Et visiblement, ils en ont les moyens. ʺ

Moi : ʺ Oui, je sais. Nous en avons déjà parlé. Mais ça ne nous laisse que peu d’options : nous entêter dans le silence ou collaborer. ʺ

Caysha : ʺ Nous pourrions donner le change en distillant des infos incomplètes, en évitant de mentionner certaines de nos capacités et en tirant la meilleure part d’une collaboration avec leurs services. En plus, j’aimerai bien l’entendre le conte de fées sur les éternels dont il a parlé… ʺ

Moi : ʺ Et moi donc ! Par contre, si on coopère tout d’un coup, ils vont se demander ce qui nous aura fait changer d’avis. Il va falloir accorder nos violons sur une histoire qui tienne la route. ʺ

Caysha : ʺ Nous pourrions attendre encore un peu, voir ce qu’ils tentent. Ensuite, leur faire croire que leur méthode a finalement fonctionné. ʺ

Moi : ʺ Ils savent déjà que nous sommes les éternels, nous pourrions leur faire croire que nous ignorons ce que ça veut dire et que nous avons découvert nos pouvoirs par hasard. ʺ

Caysha : ʺ Exactement. C’est assez proche de la vérité pour être crédible. Il faudra juste éviter de mentionner Zeus, si bien sûr Luc ne leur en a pas déjà parlé, et tous les pouvoirs dont ils n’ont pas connaissance. ʺ

Moi : ʺ Et jusqu’à quand ? Si ça se trouve, ce sont des ʺ gars biens ʺ malgré le fait qu’ils nous retiennent contre notre gré. Apparemment, ils sont au service du plus grand nombre, comme toute ʺ bonne agence gouvernementale ʺ qui se respecte… ʺ

Caysha : ʺ Bien sûr ! Après tout, ces gars-là ne font que ʺ réguler ʺ les populations surnaturelles. Ils ne nous veulent aucun mal, juste nous utiliser contre les méchants métalleux. Comme ton rouquin cornu, le bon toutou de garde obéissant. Très honnêtement, je doute que nous ayons voix au chapitre s’ils découvrent ce que nous sommes vraiment. ʺ

Moi : ʺ J’ai encore du mal à admettre que nous soyons des créatures surnaturelles. Je me vois plus comme une sorte de gentil mutant. ʺ

Caysha : ʺ Faut que t’arrêtes les bandes dessinées. ʺ

Moi : ʺ Et c’est toi qui me dis ça ? La ʺ Red Cash ʺ, auteure de BD ? ʺ

Caysha : ʺ Aaaah ! C’est quoi ça ? ʺ

Moi : ʺ Quoi ? Qu’est ce qui t’arrives ? ʺ

Caysha : ʺ Eh merde. Non, c’est rien, comme t’as parlé de mes BD, j’ai pensé aux zombies de ma dernière planche et comme j’avais ma main à côté du petit trou que t’as fait dans le mur, une araignée morte est venue dessus. ʺ

Moi : ʺ Fais voir ?! Ah ouais, c’est répugnant. Cool mais répugnant… La pauvre est toute sèche et à moitié écrabouillée. Mais attends une minute, depuis quand ton truc marche sur les insectes ? Il n’y en avait aucun quand t’as ramené Frankie, le hamster zombie ! ʺ

Caysha : ʺ Oui ben je ne sais pas… Ecoute, entre toi qui nettoie jusqu’aux combles de la maison et la température extérieure, j’imagine qu’ils étaient soit complètement destroy dans le fond de l’aspirateur ou alors piégés dans notre jardin gelé. Et puis Frankie n’était enterré que depuis quelques heures donc…ʺ

Moi : ʺ Mouais… OK. Et si tu envoyais ceux du coin manger le cerveau de nos gardes ? ʺ

Caysha : ʺ C’est une option à garder en tête mais pour l’heure, je préfère renvoyer cette coquine d’où elle vient. Sinon, ne compte plus sur moi pour passer ma main dans ce trou. ʺ

Sur ces mots, ma sorcière renvoya son mini-zombie à sept pattes dans sa tombe illico-presto et nous restâmes là, à essayer de nous reposer, adossés au mur et main dans la main, à travers le fameux trou. Par chance, nos ravisseurs nous ont laissés tranquilles quelques heures, mais c’était pour mieux nous en remettre une couche plus tard. En effet, dès le lendemain à six heures pétantes, des gars en blouse blanche, escortés par d’autres commandos en noir, vinrent nous chercher pour nous emmener dans de grands labos plein d’équipements médicaux ultramodernes. Là, ils nous attachèrent sur de nouvelles chaises à sangles, encore une fois vissées au sol. Puis, trop contents de nous avoir à leur entière disposition, ils nous mesurèrent, nous pesèrent, nous radiographièrent sous toutes les coutures, nous prélevèrent des litres de sang – d’ailleurs, ils ont bien galéré avec moi puisqu’ils brisèrent au moins dix aiguilles avant d’y parvenir…

Et après le check up, ils attaquèrent les choses sérieuses, en commençant par ma pimousse – eh oui, sur moi ils se battaient encore avec leurs seringues. En fait, ils voulaient d’abord tester notre capacité de régénération donc, tout naturellement, ils lacérèrent Caysha avec un scalpel, pour voir combien de temps elle mettait à cicatriser en fonction de la taille de la blessure. D’ailleurs, encore une fois, heureusement qu’elle me disait de rester tranquille par télépathie car sans ça, j’aurais surement rué dans les brancards pour la libérer – ça me démangeait, vous ne pouvez pas imaginer. Mais bon, comme ils prirent la peine de l’anesthésier localement, sa douleur était surtout psychologique – même s’ils ont dû renouveler l’anesthésie plus fréquemment qu’avec une ʺ patiente ʺ normale et à plus forte dose aussi. Par contre, psychologique ou non, quand ils sortirent les chalumeaux, bizarrement, elle leur fit vite comprendre la nécessité de faire une ʺ petite ʺ pause – impressionnant pour une muette avec les mains liées.

Bon, je vous rassure, j’ai aussi eu droit à leurs petites expériences, quand ils réussirent enfin à boucler mon check up. Sauf qu’en plus de vraiment galérer pour entamer ma peau, ils ont aussi perdu beaucoup de temps à nettoyer mes dégâts. Ben oui, comme je ne suis pas sensible aux anesthésies, moi je les ai bien sentis passé leurs soi-disant tests et du coup, leur matériel aussi… Ce n’est pas parce qu’il est très difficile de m’entailler que je ne sens pas la piqûre des lames ou la caresse des petites flammes bleues des chalumeaux. En fait, pour être franc, j’en avais surtout tellement marre au bout d’un moment – oui parce que la torture ʺ à des fins médicales ʺ, ça va bien cinq minutes –, que je n’ai pas vraiment fait d’effort pour garder mon calme. Par conséquent, à la fin de leurs ʺ examens ʺ, le labo dans lequel j’étais retenu n’était plus rempli d’équipements mais de débris d’équipements. En plus, ʺ mes médecins ʺ ne pouvaient même pas me figer comme l’avait fait le dénommé Alfred car ça aurait faussé leurs résultats – eh oui, si je suis figé, ma peau l’est aussi et ne cicatrise donc pas quand on me blesse.

Enfin bon, après quelques heures de tests, Caysha et moi déclarâmes finalement notre pseudo-forfait, confirmant à nos ravisseurs ce qu’ils savaient déjà et uniquement ça. Nous leur donnâmes alors notre version de l’histoire, prétendant même que nos résistances n’étaient motivées que par la crainte de finir rats de laboratoire. D’ailleurs, nous ne nous privâmes pas de leur faire remarquer que c’était précisément ce qui était arrivé – on n’allait pas laisser passer l’occasion de les culpabiliser un peu. Et finalement, après maints rabâchages, ils nous crurent, allant même jusqu’à consentir de nous laisser appeler la famille, pour la rassurer. Je peux vous dire que c’était le branlebas de combat chez nos parents respectifs. Caysha discutait avec sa mère pratiquement tous les jours alors vous imaginez ? Presque quatre jours sans nouvelle, c’était limite un crime de lèse-majesté. Surtout que la version officielle, imposée par nos ravisseurs, était encore une fois à mon désavantage, puisque nous devions prétendre avoir eu un nouvel accident de voiture avec un convoi militaire.

Et comme vous devez déjà vous en douter, j’ai eu beau insister sur le fait que je n’étais responsable de rien – cette fois-ci –, ma belle-mère m’a quand même houspillé comme du poisson pourri, au téléphone. En fait, HECATE – nos kidnappeurs – avait déjà pris la peine de prévenir nos proches pour éviter qu’ils ne paniquent trop, leur racontant cette histoire rocambolesque – franchement ce n’est pas crédible une seconde, moi, qui plante notre 205 sur un véhicule blindé… De la même façon, prétendre que nous étions sous surveillance dans un établissement militaire interdit aux civils, leur permit également d’esquiver l’épineuse question des visites – petits malins. Mais même avec ça, nos proches n’arrêtaient pas de les harceler par téléphone. Du coup, le fait de nous laisser, Caysha et moi, corroborer cette histoire en personne, évita à nos ravisseurs que la famille n’avertisse la police ou pire, la presse. En plus, comme les chiens ne font pas des chats, nos parents étaient un peu comme ma femme et moi côté défiance à l’autorité. Donc, agence gouvernementale ou pas, rien n’aurait pu les empêcher d’avoir de nos nouvelles, même si pour ça, ils avaient dû harceler le président de la république en personne.

Quoi qu’il en soit, suite à notre ʺ reddition pleine de bonne volonté ʺ, nos chaperons nous installèrent dans des quartiers un peu plus accueillants que les cellules capitonnées : un cube en béton sans fenêtre, avec deux lits de camp et des sanitaires – le rêve quoi… Quelque part, on n’était pas vraiment dépaysé puisque l’endroit où nous étions retenus, que ce soit les salles ou les couloirs, se résumait à : du béton, du béton et encore du béton – décor uni, sans fioriture. Mais bon, au moins, on était ensemble, c’était déjà ça. Toutefois, s’il y a bien un détail agaçant, concernant nos aptitudes surnaturelles, qui fût définitivement confirmé lors des tests que nos ravisseurs nous imposèrent, c’est que, quelle que soit la gravité de nos nouvelles blessures, nous n’en gardons aucune trace. Alors que les anciennes, non seulement ne disparaitront jamais complètement, mais aussi, continueront de nous pourrir la vie. En fait, je parle surtout pour Caysha et son mutisme. Je vous avouerai que même si ma femme assume complètement ses ʺ tatouages de guerrière ʺ – ses cicatrices en forme d’éclairs autour de son cou et de ses épaules –, elle aurait bien aimé les voir disparaître et surtout, pouvoir reparler comme tout le monde. Cependant, quoi qu’elle fasse, elle – contrairement à moi – est totalement insensible à la magie et ne peut donc utiliser ses facultés sur elle-même, pour aider son corps à vaincre ce handicap.

Bon, je vous rassure, si un sorcier lui lance une gerbe de flammes magiques, ça la brûle autant que moi. Mais si on essaye de la transformer directement, disons, en schtroumpf, ça n’a strictement aucun effet – les sorciers ont apparemment une sorte d’immunité contre les magies de ce genre. Maintenant, au-delà de ça, le plus triste c’est que, même si on trouvait un moyen médical de réparer ses cordes vocales, les tests ont révélés que ça ne serait que temporaire. En effet, si par malheur Caysha était de nouveau blessée au niveau de la gorge, sa nouvelle blessure cicatriserait certes à vue d’œil, sans laisser de trace, mais ce faisant, elle reproduirait à l’identique l’état originel du cou de ma petite sorcière, au moment où celle-ci obtint ses pouvoirs. Idem pour moi. Par exemple, j’ai fait disparaître plein de fois ma cicatrice de griffure d’ours, grâce à la magie, mais elle revient toujours dès que je me blesse de nouveau à cet endroit – même si la nouvelle blessure n’a rien à voir avec la griffure d’origine. On a même découvert beaucoup plus tard que, même sans se blesser, mes cicatrices magiquement effacées réapparaissent toutes seules après quelques années. De même qu’un tatouage réalisé après l’apparition de mes pouvoirs doit être régulièrement entretenu sinon, il s’efface.

Enfin, pour en revenir à HECATE, même si cette première ʺ collaboration ʺ avec ses agents fût éprouvante à plus d’un titre, honnêtement, on s’en est plutôt bien sorti et pour nous, c’était tout ce qui comptait. Pour tout vous dire, en comparaison, l’altercation avec les vampires avait été bien plus traumatisante – surtout pour ma femme qui leur a quand même servie de repas principal.

 

Voix flottante de Caysha : ʺ Non mais t’arrêtes un peu de me présenter comme une victime. T’as eu aussi peur que moi, ce soir-là, je te signale. ʺ

Voix de Vinsen : ʺ Non, je n’irais pas jusque-là. J’avais juste très peur qu’ils s’en prennent à toi et que je ne parvienne pas à les en empêcher. ʺ

Voix flottante de Caysha : ʺ Entre-nous, tu n’y es pas parvenu… Mais je te rassure, toi aussi tu seras toujours mon principal sujet d’inquiétude. Surtout à cause de ton complexe du prince charmant en retard. ʺ

Voix de Vinsen : ʺ Ça fait longtemps que j’ai renoncé à essayer de guérir de celui-là. Quoi qu’il arrive, j’essaierai toujours de te protéger. ʺ

Voix flottante de Caysha : ʺ Et moi donc ! ʺ 

… Smack

 

En tout et pour tout, nous sommes restés prisonniers un peu moins d’une semaine, quand, finalement, nos nouveaux ʺ amis ʺ ont bien voulu nous relâcher. Ils nous ont alors ramenés chez nous et bien sûr, nous imposèrent encore une fois de rester discrets sur notre petit séjour parmi eux, avant de nous laisser ʺ tranquilles ʺ. Evidemment, nous savions que le répit ne serait que temporaire mais honnêtement, nous ne nous attendions pas à ce qu’ils veuillent ʺ capitaliser ʺ notre enrôlement dans leur organisation aussi vite. En effet, avant de partir, les deux faces de ʺ portes de prison ʺ, en costumes noirs, qui nous raccompagnèrent, nous laissèrent une lettre d’accord de congé sabbatique chacun. L’une émanant de la RMN – Réunion des Musées Nationaux –, pour Caysha, et l’autre, de la Ménagerie du jardin des plantes, pour moi. Ces courriers, datés du jour de notre enlèvement et à effet immédiat, spécifiaient même qu’on n’avait pas besoin de retourner au travail tant HECATE avait fait pression pour accélérer la procédure – je n’ai donc jamais revu le petit dinosaure en plastique qui trônait fièrement sur la porte de mon vestiaire…

Bien sûr, après leur départ, nous avons immédiatement profité de notre semi-liberté – on sentait bien qu’ils nous surveillaient de près – pour appeler et rassurer tous nos proches – et nous reposer comme il se doit aussi. Comme vous devez déjà vous en douter, on n’allait pas s’en tirer auprès de ma belle-mère avec juste un coup de fil. Non, en fait, elle nous somma même de la visiter dès que possible – dès le lendemain donc. Idem avec Fred, mon beau-frère, qui, en plus, avait eu la gentillesse de venir chercher et de garder Boots, notre chat, en notre absence et qui, du coup, s’invita également chez sa mère sous prétexte de nous le rendre. D’ailleurs, c’est précisément à cette occasion que Fred, justement, découvrit que sa sœur était télépathe – je vous avais dit que je vous le raconterai.

 

Voix flottante de Caysha : ʺ Oui, alors celle-là, en même temps, t’es pas obligé. ʺ

Voix de Vinsen : ʺ Non mais je vais le faire quand même. ʺ

 

Donc voilà comment c’est arrivé : c’était le premier dimanche de février et la mère de Caysha nous attendait de pied ferme. Une fois sur place, nous avons bien sûr constaté que nous n’étions pas les seuls convives. Loin de là même puisque une part non négligeable de la smala habituelle de ma pimousse était là, avec déjà Fred, Mégane et leurs deux enfants, au moins trois cousins, dont je ne me souviens plus les noms, et leurs trois tantes avec leurs maris. Ajoutez à cela nos amis Georgie, sans son mec mais avec ses deux enfants, Mat, le meilleur ami de mon beau-frère, et les deux pièces rapportées, Juju et Drix, et vous aurez un joyeux brouhaha nous harcelant de questions pour savoir ce qui nous était arrivé en détail – avec en plus, mes parents par ordinateurs interposés. Ma pimousse et moi avons donc raconté ʺ officieusement ʺ la version officielle, en brodant pour donner des détails pseudo-croustillants, pendant au moins deux bonnes heures.

Puis, quand les gens commencèrent progressivement à s’en retourner gentiment chez eux, il ne resta bientôt plus que ma belle-mère, Fred et sa famille et nous. C’est alors qu’en revenant des toilettes, son jumeau appela ma femme dans le couloir, pour lui demander, les yeux dans les yeux, si tout allait bien. Caysha s’exécuta et lui signa alors que tout était pour le mieux et qu’il était inutile de s’inquiéter. Seulement, en le prenant dans ses bras pour le rassurer, un événement pour le moins étrange se produisit. A ce moment précis, elle me disait par télépathie combien elle détestait mentir à sa famille et là, chose extraordinaire : Fred entendit tout notre échange. Pour être honnête, sur le moment, on n’a pas compris comment c’est arrivé. Peut-être le contact physique avec sa fausse-jumelle ? C’était l’explication la plus plausible – même si je soupçonne ma pimousse d’avoir inconsciemment voulu qu’il entende.

Quoi qu’il en soit, tandis que je les rejoignais pour apporter mon soutien à ma petite femme, j’ai eu tout le loisir de contempler la réaction du beau-frère et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle fut vraiment mémorable. En fait, il se recula, regarda sa sœur avec des yeux plus gros que sa tête et… tomba dans les pommes, les yeux grands ouverts – j’ai même pris une photo. Nous l’avons bien sûr rattrapé avant qu’il ne touche le sol et l’avons doucement assis contre le mur du couloir, où d’ailleurs, il resta catatonique pendant une grosse minute. Puis, quand il reprit finalement ses esprits, sa première phrase fut :

ʺ J’ai entendu ta voix. J’ai entendu ta voix dans ma tête. C’est peut-être parce que je suis un Lycan, je ne sais pas… ʺ

Il avait reconnu la voix de Caysha, voix qu’il n’avait pas entendue depuis plus de quinze ans. Mais, vous l’aurez compris, c’est surtout le ʺ petit ʺ détail qu’il révéla dans sa surprise qui désarçonna ma sorcière – rendez-vous compte, son propre jumeau avait osé lui cacher qu’il était un loup garou ! Cette fois, pour le coup, c’est elle qui fit les gros yeux. Elle chopa alors son frère, nous isola dans une chambre et lui demanda des explications – en langage des signes parce qu’elle était vraiment trop contrariée pour utiliser la télépathie correctement. Et donc là, il nous avoua tout en quelques minutes. Comment il s’était fait mordre par un drôle d’énorme chien, lors de vacances au ski avec Mat et Georgie, trois ans plus tôt. Que, suite à ça, ils s’étaient tous faits soigner par une organisation spécialisée dans le traitement de ce genre de cas – je vous laisse deviner laquelle. Et que, depuis cette histoire, ils devaient tous passer deux nuits par mois dans un des nombreux centres d’accueil de cette même organisation, pour éviter de contaminer d’autres personnes. Tous avaient d’ailleurs réussi à épargner leurs familles respectives. Seul le petit dernier de Georgie, Geoffroy, était garou comme sa mère puisqu’il était né après la contamination de cette dernière – forcément, à ce moment-là, il avait à peine trois mois.

A ces aveux, Caysha ne put s’empêcher de raconter notre propre histoire et les circonstances de notre récente incarcération – en omettant soigneusement la partie fin du monde. Et au final, heureusement que Fred était dans la confidence. C’était très libérateur de parler avec quelqu’un de confiance. Mais le plus drôle dans l’histoire a quand même été leurs expressions respectives : tantôt abasourdis – ou sur le cul, c’est le cas de le dire –,  tantôt vexés, tantôt fâchés, tantôt libérés… Ils sont littéralement passés par toutes les couleurs du spectre humain, en à peine quelques minutes. Quant à moi, comme j’avais LA photo compromettante du jour – Fred était très pointilleux sur son image –, j’ai pu faire bisquer le frangin tout le reste de l’après-midi – ah, ce que j’aime les dossiers.

Il fallait bien rire un peu, nos derniers jours d’insouciance prenaient fin. En effet, nous avons embrassé nos nouvelles ʺ carrières ʺ dès le lendemain.

 

Voix flottante de Caysha : ʺ Rappelle-moi pourquoi tu t’enregistres ? ʺ

Voix de Vinsen : ʺ Pour ne rien oublier quand je mettrai tout ça sur papier. ʺ

Voix flottante de Caysha : ʺ T’inquiète, je serai là pour te reprendre si t’omets des détails importants. ʺ

Voix de Vinsen : ʺ Oui, c’est bien ce que j’ai cru comprendre… ʺ

 

à suivre…

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