Chap 1 : L’éveil – épisode 1

Voix d’homme : ʺ 1-2-1-2, test micro… OK, ça fonctionne. Alors voilà… Euh… Par où commencer ? ʺ

Voix féminine flottante : ʺ Par le début, ça peut le faire… ʺ

Voix d’homme : ʺ C’est ça, fais ta maline. Bon, revenons à notre histoire… Tout a commencé à la naissance de l’humanité, telle qu’on l’a connue jusqu’au XXIe siècle. ʺ

Voix féminine flottante : ʺ Quand j’ai dit ʺ début ʺ, je pensais plus au nôtre, en fait… ʺ

Voix féminine flottante : ʺ Aïeuuh ! On avait dit pas les oreilles ! ʺ

Voix d’homme : ʺ Où en étais-je ? Ah oui, donc, voici notre histoire… ʺ

 

Tout d’abord, les présentations : mon nom est Vinsen Nil, je suis né à Paris le 22 août 1985. Avec ma femme, Caysha Red Nil, plus jeune que moi de deux jours – croyez-moi, ce détail a son importance –,  nous sommes décédés le 21 décembre 2017.

Comme beaucoup de monde me direz-vous ? Eh bien, pas plus que les autres années, en fait. Pour nous, cependant, l’originalité vient du fait que cette date représente à la fois notre mort et le début de notre véritable vie.

 

Tout commença donc par une belle journée ensoleillée sur une route au nord de Montréal. Ma petite femme et moi étions arrivés de Paris la veille, pour passer les fêtes chez mes parents, au calme. Je précise ʺ au calme ʺ puisque l’année d’avant, j’avais dû me coltiner toute la smala eurasienne espagnole de ma charmante épouse. Déjà que je devais gérer toute l’année ma belle-mère, une veuve surprotectrice, Fred, le clone de Caysha au masculin – son jumeau, quoi –,  sa femme, Mégane, et leurs deux jeunes enfants, Tristan et Sofiane. Alors si, en plus, vous y ajoutiez des tantes, des cousins et autres parents de tous âges… Enfin, vous comprenez aisément l’emploi du terme ʺ smala ʺ – et surtout mon niveau de fatigue, rien que d’y repenser.

Bon, ce n’est pas non plus comme si je n’avais pas apprécié cette immersion dans ma belle-famille, on s’entendait tous très bien – ce qui n’est pas toujours évident quand on connaît bien mon beau-frère. Mais comme il ne faut pas abuser des bonnes choses, il était prévu que cette année-ci soit beaucoup plus soft, avec juste ma mère, son compagnon et ma petite demi-sœur, Scylla. En plus, je peux vous dire que je l’ai attendu longtemps ce petit retour au bercail, autour d’un repas de Noël comme seuls les antillais savent le faire. Parce que mes deux mètres de métisse haïtien-martiniquais – tout en muscles, ou presque –, faut pouvoir les entretenir… Enfin, disons simplement que ce n’est pas aussi facile que de rassasier ma femme. Cette pimousse d’un mètre soixante et demi – c’est important les demis à sa taille –, pour cinquante kilos toute mouillée, qui ferait même de la peine à un playmobile.

 

Voix flottante de Caysha : ʺ Je te merde, moi, môssieur ! On fait la taille qu’on peut d’abord ! ʺ

Voix de Vinsen : ʺ Oh mais moi aussi je t’aime mon amour… ʺ

 

Ne vous méprenez pas, hein, Caysha et moi on s’adore – du moins, la plupart du temps.  Elle est non seulement une très belle femme mais également, un petit génie sous bien des aspects. Cependant, vous l’aurez compris, physiquement, à côté de moi, le contraste de gabarits est assez saisissant – et au milieu de sa famille aussi, bizarrement. Mais bon, quoi qu’il en soit, comme je le disais, nous étions donc en route pour le cabinet vétérinaire de mon beau-père, quand nous eûmes un très violent et tragique accident, au détour d’un virage enneigé – autant vous dire qu’on n’a jamais revu la caution de la voiture de location. Nous étions encore jeunes mariés et même si on se fréquentait depuis déjà un plus de cinq ans, nous ne manquions jamais une occasion de montrer à l’autre ce qui nous avait rendus fréquentables. En fait, pour tout vous dire, l’un comme l’autre avions vécu des primes jeunesses un peu – beaucoup – difficiles. Du coup, dès qu’on avait une bonne expérience à partager – du genre de celles qui vous transforment un petit sauvageon en adulte responsable et civilisé, enfin, presque toujours – on y allait de bon cœur. Comme on dit souvent, les blessures de l’âme sont moins difficiles à porter à deux.

Et donc, tandis que je lui racontais comment, à force de patience, mon beau-père m’avait remis dans le droit chemin, en m’obligeant à prendre soin des animaux maltraités de son cabinet – m’éveillant par la même à ma future vocation –, je nous ai littéralement plantés dans le décor. Bon, je ne vous le cacherai pas, je conduisais un ʺ peu ʺ vite et comme Caysha est muette et ne communique que par signes, il est fort probable que j’ai quitté la route des yeux une petite seconde, pour voir ce qu’elle me disait… Dans tous les cas, le résultat fut là : la voiture fut ruinée et nous avec. Sur le moment, j’ai vu ma vie défiler devant mes yeux, comme à chaque accident grave que j’ai eu. Sauf que cette fois, un moment en particulier m’est revenu en mémoire, comme au ralenti : le jour où j’ai remarqué ma pimousse pour la première fois.

Pour l’anecdote, c’est mon métier de vétérinaire qui m’a permis de rencontrer ma femme. Elle travaillait alors au musée d’histoires naturelles de Paris et j’étais venu m’occuper de la ménagerie du Jardin des Plantes. Pendant qu’elle restaurait les vieux manuscrits et autres antiquités – d’où sa culture quasi encyclopédique de tout et surtout, de n’importe quoi –,  je rendais un semblant de vitalité à ces pauvres bêtes. Et donc, la première fois que j’ai vu cette petite grunge gothique disparaître, comme engloutie par tous les costards-cravates en tweed qui peuplaient l’endroit, je suis immédiatement tombé sous le charme de ce regard effronté, porté par un si joli visage. Je me souviens encore de ma surprise, le jour où je me suis décidé à l’inviter, quand elle m’a dit qu’elle aussi m’avait repéré dès mon arrivée – j’avais même appris quelques mots en langage des signes pour briser la glace. Pour être honnête, jusqu’alors, j’ignorais qu’on pouvait ressentir une telle complémentarité avec quelqu’un dès le premier échange. Non, vraiment, ce fut littéralement le coup de foudre et après nous ne nous sommes pratiquement plus quittés. Un peu comme des pièces de puzzle qui ont enfin trouvé leur place.

 

Voix flottante de Caysha : ʺ En même temps, pour ne pas remarquer une blouse blanche de ton gabarit, faut le vouloir ! Surtout si, en plus, tu viens travailler avec une moto qui réveillerait un mort en démarrant. ʺ

Voix de Vinsen : ʺ C’est vrai qu’elle n’était pas très discrète ma titine… On peut dire qu’à l’époque, on dénotait tous les deux dans ce décor. ʺ

 

Mais bon, pour en revenir à notre accident de voiture, quand j’ai finalement perdu connaissance, au lieu de simplement sombrer, je me suis senti partir, comme flottant au dessus de mon propre corps. J’avais déjà lu des trucs sur les expériences de mort imminente et les sensations qui les accompagnent. Mais j’avoue qu’aucune de mes lectures ne m’avaient préparé à ce qui s’est passé ensuite. En fait, au lieu de me réveiller dans un quelconque hôpital, je me suis réveillé indemne, à côté de Caysha, dans un décor des plus improbables : un magasin d’ameublement complètement désert – bizarre, vous avez dit bizarre ? Attendez donc la suite… Tout y était, de la petite musique d’ambiance, à l’odeur de mobilier neuf en exposition. L’atmosphère était même un peu vaporeuse, comme si nous baignions dans un léger brouillard, assez lumineux. Ma pimousse et moi étions donc assis dans une simulation de salon, elle, dans le canapé et moi, dans un fauteuil. Et comme on avait aucune idée de ce qu’on faisait là – sans parler de comment nous y étions arrivés –,  nous nous sommes observés en chiens de faïence pendant deux bonnes minutes. Puis, ce silence commençant à me rendre un peu nerveux, je me suis finalement décidé à le rompre :

ʺ La situation ne te paraît pas un peu étrange ? ʺ

En me regardant d’un air dubitatif, elle signa alors en souriant :

ʺ Oh non… A mon avis, nous sommes simplement morts. ʺ

Vous l’aurez compris, le premier superpouvoir de ma femme c’est l’humour caustique et le mien, c’est de la supporter quand elle me vanne dans un moment pareil. Je lui ai donc répliqué :

ʺ T’es au courant que c’est pas drôle ? ʺ

Ce à quoi elle répondit :

ʺ Oh, ça va ! Je suis sûre qu’on est juste dans un rêve dû à l’accident. ʺ

Moi : ʺ Oui, d’accord, mais qui de nous deux est en train de rêver ? ʺ

Seulement, avant qu’elle n’ait eu le temps de me sortir une de ses fumeuses théories, piquée on ne sait où – oui, parce que madame a une mémoire eidétique, du coup… Enfin, disons qu’on ne la surnommait pas Wikipedia pour rien. Même si elle, elle préfère le surnom qu’elle use pour signer ses BD amateurs : Red Cash. Bref, je m’égare. Donc, une ombre sortît de nulle part et vint nous interrompre. Il s’agissait d’un jeune homme à qui on aurait donné environ dix sept ans. Il avait le teint mat, des yeux de chat myosotis – des vrais yeux de chats avec la pupille en fente longue –, aux reflets tantôt turquoises tantôt rouges orangés, et une chevelure blanche, rasée sur les tempes, avec des mèches qui lui tombaient de chaque côté du visage. Il portait un pantacourt blanc, une chemise sans manche, bariolée à fleurs multicolores, et ouverte de façon à laisser apparaître une magnifique musculature – celle-ci éclipsant presque totalement ses splendides tongs roses. Il avait également un symbole en forme de spirale barrée, scarifié au niveau du cœur, comme une vieille brûlure.

Malgré son apparence juvénile – et sa petite boucle d’oreille assortie à ses tongs –, il dégageait un incroyable charisme. C’était comme si nous étions en présence d’un roi sauvage d’antan. Même moi, avec mon look de surfer – tout en muscles, ou presque – fus intimidé par cette singulière présence et un peu jaloux à la vue de ma femme bouche-bée. Et donc, tandis qu’il s’asseyait sur le fauteuil qui complétait l’ensemble sur lequel nous étions, il nous lança d’une voix calme :

ʺ Non, vous ne rêvez pas et oui, vous êtes morts. ʺ

Voyant Caysha bien moins amusée par cette annonce que lors de sa propre réflexion, je pris mon courage à deux mains pour demander :

ʺ Et vous êtes… ? ʺ

Ce à quoi il répondit – non sans un petit sourire en coin :

ʺ Pressé de rentrer chez moi. J’ai un mouton à la broche qui m’attend. ʺ

On avait donc en face de nous quelqu’un qui avait visiblement le même genre d’humour que ma femme. Du coup, elle prit le relai en signant :

ʺ Comment ça ʺ on est mort ʺ et qui êtes-vous, d’abord ? ʺ

Il nous lança alors un regard perçant, légèrement amusé. Caysha, n’appréciant guère la provocation – surtout quand elle vient de quelqu’un d’autre qu’elle –, enchaîna :

ʺ Au lieu de vous moquer de nous, si vous preniez le temps de nous expliquer ce qui se passe ? ʺ

Je m’apprêtais alors à traduire ce que disait ma femme, quand j’eus la surprise de constater qu’il avait parfaitement compris ses demandes – ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre un ado rompu au langage des signes. Et donc, tout en restant serein, il répondit :

ʺ Tout d’abord, mon nom est Zeus. Je suis là car Gaïa est vouée à disparaître et vous êtes ceux qui devrez gérer ça. Et quand je dis que vous êtes morts, je ne veux pas dire morts, morts, mais pas tout à fait vivants, du moins, au sens premier du terme. ʺ

En voyant l’expression de Caysha, tout ce que j’ai compris c’est que la situation était grave. C’est donc tout naturellement que j’ai répliqué :

ʺ D’accord… Alors d’abord, qui est cette Gaïa ? Et si ʺ on n’est pas tout à fait vivant, au sens premier du terme ʺ, comment va-t-on pouvoir l’aider ? ʺ

Zeus, voyant mon incompréhension, expliqua alors que Gaïa était le nom antique de notre bonne vieille planète Terre et que nous étions à l’aube de la septième et dernière extinction majeure. Bon, je ne vous le cacherai pas, au-delà de cette conversation surréaliste, cette dernière déclaration eut comme l’effet d’une bombe dans ma tête. Comment réagir à ça, franchement ? Doit-on en rire, en pleurer, partir retailler son costume de Mad Max – oui, j’ai un costume de Mad Max – ou alors s’enfuir à toutes jambes pour se planquer sous son lit ? Honnêtement, je suis resté stoïque uniquement parce que j’étais encore partagé entre l’incrédulité et la panique. Mais comme d’habitude, Caysha réagît plus vite que moi, par une réflexion des plus pertinentes :

ʺ C’est une blague ? Comment pourrions-nous ʺ gérer ʺ ça ? On a déjà du mal à nous gérer nous-mêmes, dans une vie normale, alors, la fin du monde ? ʺ

Zeus sourit et continua son explication : 

ʺ Parce que vous êtes tout simplement nés pour ça. Vous êtes les garants du potentiel terrien et rien de ce que vous pourriez dire ou faire ne changera cet état de fait. Par contre, quand je dis que vous devrez gérer votre apocalypse, je veux dire que vous serez basiquement les seuls à y survivre. ʺ

Caysha : ʺ Vous voulez dire que nous sommes juste là pour voir notre monde disparaître et basta ? Mais où sommes-nous là ? Et qui êtes-vous à la fin ? ʺ

Tout en essayant de temporiser un peu ma pimousse, je me joignis de nouveau au débat :

ʺ Je ne comprends rien du tout. Faudrait savoir, si on est mort ou ʺ pas tout à fait vivant ʺ, pour reprendre votre expression, comment pourrions-nous survivre à l’apocalypse ? En plus, on a de la famille, des proches… Donc, si on peut faire quelque chose pour empêcher la fin du monde, vaudrait mieux nous le dire tout de suite. Et puis, au-delà de ça, ça veut dire quoi exactement : ʺ garants du potentiel terrien ʺ ? ʺ.

Zeus soupira et répondit :

ʺ Je suis désolé de vous l’apprendre comme ça mais Gaïa a passé le point de non-retour et c’est précisément ce qui a déclenché votre venue au monde. ʺ L’accident ʺ que vous venez d’avoir me permet juste de vous révéler votre vraie nature et les capacités latentes qui commenceront à vous apparaître bientôt. En fait, chaque fois qu’une planète sent venir sa fin, elle engendre des êtres représentant toutes les formes d’existences qu’elle a abritées depuis sa formation. Maintenant, le potentiel terrien étant très diversifié, il vous appartiendra d’apprendre à l’utiliser en vue de développer vos dons et peut-être, si vous y parvenez à temps, sauver ce qui peut l’être. ʺ

Caysha : ʺ Et que va-t-il arriver au juste ? ʺ

Zeus : ʺ A dire vrai, je n’en sais rien. C’est déjà assez lourd d’être éternel alors si en plus on connaît l’avenir… Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’en général, le potentiel des garants se débloque au début de la dernière période de révolution d’une planète, avant sa mort effective. Mais ça peut varier d’un monde à l’autre. En ce qui vous concerne, tout ce dont je suis sûr, c’est que vous êtes complètement immortels, d’où le ʺ pas vivants au sens premier du terme ʺ, que vous allez gagner en puissance avec le temps et que toi – en pointant Caysha – tu vas maîtriser l’intangible et toi – en me pointant – tu vas maîtriser le tangible. Plus quelques autres trucs que vous développerez tous les deux et qui sont inhérents à votre nature terrienne. ʺ

Devant le silence qui s’en suivit, il enchaîna :

ʺ OK, comme vous ne m’avez pas l’air de capter, je vais essayer de faire plus simple. Toi – en pointant Caysha – tu vas maîtriser la vraie magie, et toi – en me pointant moi – tu vas maîtriser les forces de la nature. Et tous les deux, vous ne pouvez pas mourir, genre, jamais. ʺ

Moi : ʺ Jamais ? ʺ

Zeus : ʺ Jamais. ʺ

Moi : ʺ C’est bon à savoir mais c’est toujours pas franchement clair. C’est quoi cette histoire de vraie magie et de forces de la nature ? ʺ

Zeus : ʺ Bref, vous verrez ça bien assez tôt… En plus, d’habitude, on ne vient chercher les nouveaux abonnés qu’une fois la fête terminée. Je ne devrais donc même pas être-là, à vous raconter tout ça. ʺ

Caysha : ʺ Ah mais on vous a rien demandé, nous. Au contraire, même. On se serait bien passé de savoir que notre monde était sur le point de disparaître. Vinz, j’aime pas ton rêve ! ʺ

Moi : ʺ Attends, et pourquoi ce serait le mien, d’abord ? ʺ

Zeus : ʺ Allez, comme vous m’êtes sympathiques et que j’aime bien la Terre, je vais vous souhaiter la bonne chance quand même. On se reverra après les ʺ festivités ʺ, bye. ʺ

Sur ces mots, il disparut, purement et simplement. Outre le cynisme de notre adolescent nonchalant, nous devions encaisser le fait qu’une planète – on est d’accord, hein, juste une boule de roche qui tourne en rond – réagisse comme un être vivant à part entière, à la perspective de sa propre fin. Surtout, nous devions admettre la possibilité que la nôtre nous ait délibérément choisis, Caysha et moi, pour assurer son avenir et celui de ses habitants – c’est à se demander ce qu’elle avait dans la ʺ tête ʺ. Maintenant, je sais ce que vous vous demandez : que peut bien vouloir dire ʺ tangible ʺ et ʺ intangible ʺ ? Eh bien, si ça peut vous rassurer, sur le moment, on n’a pas compris non plus.

 

Voix flottante de Caysha : ʺ Quand j’y repense, c’est vrai qu’elle était super light son explication… ʺ

Voix de Vinsen : ʺ Non, tu crois ? ʺ

Voix flottante de Caysha : ʺ Oui, surtout qu’en plus, comme ʺ force de la nature ʺ, on fait mieux quand même… ʺ

Voix de Vinsen : ʺ Et sinon, tes oreilles, elles ont refroidi depuis tout à l’heure ou… ? Bref, où en étais-je ? Ah oui… ʺ

 

Peu après cette étrange entrevue – c’est le moins qu’on puisse dire, vous ne trouvez pas ? –, je me suis encore senti partir, comme si je tombais à la renverse. Puis, je me suis réveillé dans une petite chambre double, à l’hôpital général de Montréal. J’étais sur un lit d’une personne et à moins d’un mètre de ma femme, déjà bien réveillée mais encore alitée. Chose extraordinaire, nous n’avions que des blessures superficielles mais mes parents et ma petite sœur étaient quand même là pour nous veiller. Après en avoir discuté avec nos médecins, nos jours n’avaient jamais été en danger – pour une fois –, même si on avait fait très peur à tout le monde. Cependant, notre autorisation de sortie devrait malgré tout attendre deux jours de surveillance supplémentaires, notre voiture de location étant dans un état, je cite :

ʺ Au-delà de tout commentaire ʺ.

Compte-tenu de notre historique médical respectif, c’était un vrai miracle qu’on ne s’en soit sorti qu’avec des égratignures. Enfin, comme je l’ai dit, Caysha et moi avions eu des enfances/adolescences plutôt rudes et, croyez-le ou pas, une fois en couple, notre abonnement aux urgences était toujours autant d’actualité. D’abord, à cause de nos sports/activités respectives – elle, elle était une aficionada de kick boxing et de jujitsu brésilien et moi, entre la moto et les très gros animaux blessés, enfin, vous voyez le tableau. Ensuite, du fait de notre – son – intolérance viscérale à la bêtise, qui nous vaut, encore aujourd’hui, très régulièrement des ennuis.

En fait, pour résumer, si ma belle-mère avait mis ma pimousse aux arts martiaux, c’était pour lui permettre d’exorciser le traumatisme d’une agression qu’elle vécut à l’âge de quinze ans. Déjà, c’est suite à ça qu’elle devint muette. Et pas psychologiquement muette, elle est littéralement ressortie de là avec les cordes vocales en charpie – les cicatrices en forme d’éclairs autour de son petit cou et de ses épaules témoignant encore de la gravité de ses blessures. Mais, malheureusement – ou heureusement, le jury ne s’est pas encore prononcé –, ce ne fut pas la seule conséquence. En effet, ça a également éveillé en elle la furie qui, jusqu’alors, sommeillait derrière la jeune fille fragile, vivant à travers ses livres et ses dessins. Pour mieux illustrer mon propos, sachez qu’elle a quand même envoyé ses trois agresseurs à l’hôpital, dans des états aussi sévères que le sien, et l’un d’eux n’en est même jamais ressorti, c’est vous dire.

Même son frère, qui avant ça était de loin le plus turbulent des deux, eut alors du mal à suivre – sans parler de rivaliser avec – le nouveau caractère frondeur, impétueux et même un peu autodestructeur de sa jumelle. Et comme les séjours chez les psys n’ont rien arrangé, Caysha a donc été confiée à un ami de sa mère – un instructeur en arts martiaux pour la police, entre autres – pour ʺ tenter ʺ de la canaliser. D’ailleurs, ça a tellement bien fonctionné, qu’elle a continué de pratiquer ces sports, d’où ses fréquentes visites aux urgences. Bon, pour sa défense, son agression est intervenue moins de deux mois après le décès de son père, mort d’un cancer, vous comprendrez donc aisément son ʺ pétage de câble ʺ – heureusement que sa famille ne l’a pas lâchée d’une semelle jusqu’à ce qu’elle parvienne à gérer.

De mon côté, je n’étais pas beaucoup mieux. En fait, pour tout vous dire, j’ai même commencé plus tôt qu’elle puisque pour moi, c’est dès l’enfance que les ennuis ont débuté. Avant-même mes six ans, je jouais déjà les mini-caïds de quartier, élevant des chiens errants pour faire mon sale boulot. En fait, c’était ma manière à moi d’évacuer la frustration de me faire taper dessus, presque tous les jours, par mon irascible géniteur psychopathe – la pyramide de la baffe en version maltraitance infantile. Mais je vous rassure tout de suite, je fus sauvé avant de définitivement mal tourner, lors d’un énième affrontement avec le ʺ pater familias ʺ. Et par un acte de courage de mon plus petit cabot, en plus ! Et dire que je martyrisais ce pauvre Poket, encore plus que les autres chiens, du fait de sa petite taille… Pour l’anecdote, c’est arrivé le jour de mon sixième anniversaire et je ne me souviens même plus pourquoi – en même temps, les parents violents ont rarement besoin d’une bonne raison pour ʺ s’exprimer ʺ. Toujours est-il que ça nous a donnés le courage, à ma mère et à moi, d’échapper définitivement à l’influence de ce gros connard – je vous passe les détails, sachez juste qu’on est allé jusqu’à changer de continent. Mais bon, l’essentiel c’est que ma vie changea du tout au tout après ça.

J’ai donc passé le reste de ma jeunesse à essayer de me racheter une conduite. D’abord auprès de Poket, qui eut du mal à se remettre de son acte de bravoure, au point d’en garder des séquelles à vie. Puis, comme je l’ai dit, auprès de tous les animaux maltraités du cabinet de mon futur beau-père – c’est grâce à Poket et moi qu’il rencontra ma mère – dont j’ai dû prendre soin tous les jours, jusqu’à ce que je parte poursuivre mes études en France. Et enfin, le plus important, auprès de ma nouvelle demi-sœur, Scylla, que je protégeais des brutes de son école – oui, presque huit ans d’écart, fallait que j’assure. Bon d’accord, comme vous devez déjà vous en doutez, si j’ai continué d’être un fidèle abonné des urgences, c’est parce que mon côté bagarreur ne s’est pas vraiment calmé avec l’âge. J’ai même découvert, à mes dépens, que c’était beaucoup plus périlleux de défendre les plus faibles que de les martyriser – les brutes sont souvent en surnombre – mais comme de ʺ grands pouvoirs ʺ impliquent…

Mais bon, contrairement à ma femme, avec ma carrure, il me suffisait bien souvent, déjà à l’époque, de hausser un peu le ton pour calmer tout le monde. Par contre, comme ça ne fonctionne pas sur les gros animaux blessés, je vous laisse imaginer ce qu’un combat imprévu peut avoir comme conséquences. J’en ris maintenant mais le jour où ça m’est vraiment arrivé, je ne faisais pas le fier. Vous vous imaginez, vous ? Vous retrouver face à un ours blessé, se dressant d’un coup, alors que vous pensiez l’avoir correctement anesthésié ? Moi, je l’ai vécu lors de mes classes au zoo de Thoiry. Et je peux vous dire que j’ai eu de la chance de m’en tirer avec seulement quatre mois d’hospitalisation et une magnifique balafre sur l’épaule droite, descendant jusqu’au sein. Jusque-là, pour moi, quatre mois c’était le record, Caysha ʺ gagnait ʺ donc haut la main avec ses treize mois, dont trois dans le coma.

Enfin, tout ça pour dire que, l’un comme l’autre, nous étions des habitués des hôpitaux et ça ne datait pas d’aujourd’hui. Bref, quoi qu’il en soit, suite à notre accident de voiture, nous nous retrouvions encore une fois alités et sous surveillance, à la fois de l’équipe médicale, mais aussi, de mes parents et de ma petite sœur, arrivée de Sydney en début d’après-midi. Je ne peux que spéculer en ce qui concerne ma femme, mais je peux vous dire qu’à mon réveil, j’avais un de ces mal de tête ! Je ne me souviens pas m’être senti particulièrement différent d’avant, mais la migraine, ça, je m’en souviens comme si c’était hier. Puis, les heures passèrent et comme la famille était rassurée sur notre état, ils finirent par rentrer, nous laissant seuls, ma femme et moi, dans notre chambre. Etrangement, même une fois seuls, ni Caysha ni moi n’avons abordé le sujet de notre ʺ rencontre du quinzième type ʺ, ce soir-là, mettant chacun ce rêve bizarre sur le dos de notre accident.

Seulement, ensuite, il se passa ce que Zeus nous avait prédit : nous avons commencé à être entourés de phénomènes étranges. C’est même arrivé dès le lendemain de notre réveil à l’hôpital, en début de matinée – quelle coïncidence, dis donc ! Comme par ʺ zasard ʺ… Nous étions donc seuls dans notre chambre et j’avais gagné le combat déterminant le choix du programme TV – la rediffusion d’un match de hockey opposant les Devils aux Hurricanes. J’étais sur mon lit et la télécommande de la petite TV de notre chambre était sous mon oreiller – on n’est jamais trop prudent. Soudain, à peine le match commencé, ladite télécommande apparut entre les mains de Caysha, sans que cette dernière ne bouge un cil. Et quand j’ai voulu la récupérer, elle a volé toute seule jusqu’à moi, comme si j’y avais attaché un élastique ou que ma main était subitement devenue un aimant à télécommandes. Là, je ne vous le cacherai pas, passé le moment de silence qui s’en suivit et le regard un ʺ peu ʺ paniqué qu’on s’est échangé, nous avons dû nous rendre à l’évidence, aussi difficile à concevoir fut-elle : nous n’avions pas rêvé, la fin du monde était proche et nous en serions les témoins.

Honnêtement, nous ne savions pas très bien comment réagir, partagés entre la crise de panique et l’incrédulité. Ma pimousse est même restée prostrée devant la fenêtre pendant plusieurs heures, tandis que j’essayais autant que possible de la réconforter – et de me rassurer au passage. Nous sommes donc restés blottis, dans les bras l’un de l’autre, en fixant le ciel, je ne saurais dire précisément combien de temps, quand finalement, le téléphone sonna, interrompant notre catatonie. C’était ma belle-mère qui avait appris notre accident et qui appelait pour prendre de nos nouvelles – et m’engueuler au passage parce que c’était moi qui conduisait. Quand ma femme entendit la voix de sa mère, elle se réveilla en un instant, prenant conscience qu’elle ne pouvait pas se permettre de se laisser abattre. La famille était vraiment tout pour nous, littéralement. Du coup, après avoir parlé quelques minutes avec sa môman – Caysha était très proche de sa mère –,  par mon intermédiaire, nous nous posâmes, aussi calmement que possible, pour tenter de discuter rationnellement de la suite.

Nous ne pouvions bien sûr parler à personne de ce que nous savions. Franchement, vous vous imaginez, vous ? Raconter à qui veut bien l’entendre que vous avez rencontré Zeus, un ado en chemise hawaïenne, chez Ikea, et qu’il vous a dit que la fin du monde était proche ? Personne ne nous aurait crus. Et quand bien même on aurait montré nos nouveaux pouvoirs, les gens allaient surement vouloir les étudier plutôt que nous écouter. De ce fait, d’un commun accord, nous avons décidé d’essayer de nous préparer à la catastrophe annoncée, tous seuls. Nous ne savions bien sûr pas par où commencer et à en croire notre dieu grec en tongs roses, les capacités étaient là mais nous ignorions totalement comment nous en servir correctement et encore moins comment les développer. L’ado aux yeux de chat avait néanmoins laissé échapper que si on parvenait à maîtriser notre potentiel à temps, on avait peut-être une chance de sauver les meubles – Ikea, meubles… OK, je sors.

On a donc tout fait pour se raccrocher à cet espoir et ainsi, éviter de nous laisser abattre devant l’ampleur de la menace. L’un comme l’autre étions déjà des survivants, après tout. Du coup, doucement mais surement, nous avons alors commencé par essayer de reproduire ce que nous étions parvenus à faire inconsciemment, lors de l’épisode avec la télécommande : la téléportation d’objets pour Caysha et la télékinésie d’objets pour moi. En fait, pour être tout à fait franc, nous avons surtout rendu chèvres les employés de l’hôpital, qui ont dû croire que leur lieu de travail était soudain hanté par un esprit farceur. Au départ, ce n’était pas vraiment volontaire mais à force de nous exercer, on a commencé à prendre un certain plaisir à voir les aides soignants perdre leur latin – on s’amuse comme on peut… Ca n’allait pas non plus bien loin, on faisait juste disparaître ou léviter des petits objets mais ça produisait quand même son petit effet.

Puis, une fois de retour dans le petit pavillon familial de Pointe-Calumet, au nord de Montréal, ce fut au tour de mes parents de subir nos espiègleries magiques, pendant tout le reste de nos vacances – je crois qu’ils n’étaient pas mécontents de nous voir rentrer en France, cette année-là. Bizarrement, fêtes antillaises oblige, ce qui m’amusa le plus, durant ces quelques jours, fut de tester mes résistances physiques, comparées à celles de ma chère et tendre pimousse. Jusqu’alors, Caysha et moi étions plutôt à égalité pour ce qui était de tenir l’alcool, entre autres exemples. Et là, je la battais enfin à plate couture – mon honneur de mâle était enfin sauf. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que ni les alcools, ni les drogues, ni même les simples médicaments, n’avaient d’effet sur moi, ce qui est relativement problématique quand vous vous blessez sérieusement – eh oui, au final, je ne suis ʺ que ʺ quasi indestructible.

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